Le rapport Flexner : le Terminator qui a éliminé toutes les médecines non officielles
Flexner. Abraham Flexner. Le nom de cet homme ne vous dit probablement rien. Pourtant, l’influence que son travail a eu sur la santé en Occident est tout simplement incommensurable.
Si la médecine chinoise, la naturopathie, la chiropractie, l’acupuncture, la médecine ayurvédique, la phytothérapie ou encore l’homéopathie sont toujours aujourd’hui classées dans la catégorie des médecines « alternatives », c’est à cause de lui. Les médecins conventionnels (allopathes) ainsi que les firmes pharmaceutiques s’empresseront de corriger en précisant « C’est GRÂCE à lui ! ».
En 1910, aux États-Unis, un document de 346 pages allait permettre de définir de façon définitive ce qu’était un « vrai » médecin et comment il devait être formé.

Le rapport Flexner a réduit la diversité médicale du pays et a permis d’imposer un nouveau modèle en matière de formation médicale et de traitements.
Ce changement radical de paradigme était-il une nécessité pour trier le bon grain thérapeutique de l’ivraie charlatanesque ou une brillante manipulation boursoufflée de conflits d’intérêts ?
Avant de répondre à cette question, et d’entrer dans le vif du sujet, plongeons dans le monde d’avant Flexner. Bienvenue sur une planète où coexistaient des dizaines d’écoles, de traditions et d’approches thérapeutiques.
Se soigner au 19e siècle : l’embarras du choix
Le paysage thérapeutique américain au 19e siècle est très fragmenté. Concrètement, on se soigne « à la carte ». Quant aux traitements, les remèdes douteux côtoyaient les traitements improvisés et on pouvait par exemple acheter en toute légalité des gouttes à base de cocaïne pour un mal de dents.
Le célèbre sirop de Mme Winslow (Mrs. Winslow’s Soothing Syrup), aidait les mamans à calmer les douleurs de leur bébé. La contrepartie : ce mélange de morphine et d’alcool causait souvent des intoxications… et parfois des décès. Mentionnons également les élixirs à base d’opium pour enfants agités et les purgatifs au mercure ou au plomb pour « nettoyer le système ».
Intéressons-nous à présent aux différents courants thérapeutiques qui coexistaient alors.
La médecine héroïque
La médecine héroïque possède un nom qui peut laisser songeur… et pour cause. Quand on connaît la panoplie de traitements qu’elle offre, on convient sans problème qu’il fallait effectivement une certaine dose d’héroïsme pour y souscrire. Mais ne divulgâchons pas les choses…
Il faut savoir que la médecine héroïque se fondait sur la théorie des humeurs, une théorie élaborée environ 500 ans avant Jésus-Christ.
À cette époque, Hippocrate, que l’on a surnommé depuis le « Père de la médecine » et qui a légué son nom au célèbre serment que prêtent les médecins modernes à la fin de leurs études, formalise et structure la théorie des quatre humeurs.
Pour ce faire, il reprend l’idée avancée par les médecins grecs, égyptiens et mésopotamiens selon laquelle il y avait un lien direct entre les liquides internes et la santé des individus.
Selon la vision hippocratique, le corps humain était régi par les quatre humeurs suivantes :
Le sang
Le flegme
La bile jaune
La bile noire (ou mélancolie)

Selon lui, toutes les maladies provenaient d’un déséquilibre entre ces quatre humeurs.
Au deuxième après J.C., le médecin grec Galien, qui était le médecin des gladiateurs ET le médecin des empereurs romains, reprendra la théorie des humeurs pour déterminer quatre tempéraments chez l’Homme, à avoir : colérique, sanguin, mélancolique et flegmatique. On remarquera que ces quatre termes sont passés dans le langage courant et rappellent directement le découpage hippocratique originel. Ajoutons enfin qu’on dit de quelqu’un qu’il est de « mauvaise humeur » qu’il est atrabilaire. Mais revenons à notre médecine héroïque qui s’appuyait, entre autres, sur ces humeurs corporelles pour rétablir l’équilibre et donc, la santé.
Avec la médecine héroïque, il fallait que les humeurs soient évacuées d’une façon ou d’une autre. Que ce soit par la diarrhée, les vomissements ou encore la sueur.

Parmi les techniques qui étaient employées dans le cadre de la médecine héroïque, arrêtons-nous un instant sur un des modes d’évacuation des humeurs les plus importants : la saignée.
La saignée, 3 000 ans de sang versé
La saignée est une des techniques les plus anciennes de l’histoire de la médecine. Selon les travaux du Dr. Valérie Savin, “Deux mille ans avant les médecins grecs, supposés être les premiers utilisateurs de la saignée, les Égyptiens intégraient cette technique à leur arsenal thérapeutique”.
En effet, en 1872, l’égyptologue Georges Ebers découvre un papyrus daté de 1550 avant Jésus-Christ dont le déchiffrement va confirmer l’usage de la saignée comme outil thérapeutique des médecins égyptiens.

Guide pratique :
« Travailler la peau avec des éclats de silex, jusqu’à ce qu’elle saigne. »
« Tu feras une incision avec un roseau en guise de couteau. Si cela saigne trop, tu le brûleras avec le feu. »

La saignée a été pratiquée pendant des siècles, mais connaît un succès phénoménal pendant les 16e et 17e siècle. Cette pratique a d’ailleurs été évoquée avec humour dans de nombreuses pièces de Molière.

Si la saignée a de nos jours disparu, on notera cependant que la technique a réussi à traverser les siècles. Certains praticiens, comme le médecin canadien William Osler, ont même continué à attribuer à la saignée des vertus thérapeutiques jusqu’au 20e siècle.
Il a écrit dans son manuel de 1892, The Principles and Practice of Medicine : « Pendant les 50 premières années de ce siècle, la profession a trop saigné, mais pendant les 50 dernières années, nous avons certainement trop peu saigné. La pneumonie est l’une des maladies où une saignée faite au bon moment peut sauver une vie. »

Selon l’article de Timothy M. Bell intitulé Une brève histoire de la saignée,
William Osler « Préconisait aussi la saignée dans des cas d’artériosclérose avec insuffisance cardiaque aiguë, d’hémorragie cérébrale, d’emphysème, d’insolation, d’insuffisance cardiaque droite et d’hypertension systémique. Même l’édition de 1935 de son livre, révisée par Thomas McCrae, incluait encore la saignée comme traitement de la pneumonie ».
Les autres outils de la médecine héroïque
Outre la saignée, les praticiens de médecine héroïque avaient à leur disposition l’utilisation d’autres techniques dont l’une des plus utilisées était la purge.
Le but ce soin radical était de littéralement « vider le corps », toujours afin de rétablir l’équilibre des humeurs. Les médecins faisait avaler à leurs patients des préparations à base de métaux lourds et toxiques comme le calomel (chlorure de mercure) ainsi que des produits naturels purgatifs, comme l’huile de ricin.

Dans la même volonté d’évacuer du corps ce qui cause la maladie, les ventouses étaient utilisées. Soulignons qu’elles le sont toujours dans la médecine chinoise moderne et que certains médecins occidentaux y ont également recours. Ci-dessous les traces de ventouses visibles sur le corps du nageur américain Michael Phelps pendant les Jeux olympiques de Rio en 2016.
Le principe des ventouses (chaudes) est le suivant: on chauffe l’air à l’intérieur de la ventouse et on l’applique rapidement sur la peau du patient. Le refroidissement de l’air crée une dépression qui aspire la peau.
« La succion provoque une hyperhémie locale (accumulation de sang) en surface, décongestionne les tissus et favorise la circulation sanguine et lymphatique. Les ventouses peuvent réduire les douleurs musculosquelettiques au niveau du cou et du bas du dos. », détaille le Dr. Denise Millstine de la Mayo Clinic.
Autre pratique découlant de la théorie des quatre humeurs : le lavement. On se souviendra de Monsieur Purgon, ce charmant médecin du Malade imaginaire de Molière, spécialisé dans les lavements et autres thérapies purgatives, comme son patronyme le laissait deviner sans peine.
Notons que les lavements sont toujours pratiqués de nos jours. Une technique proche, plus « profonde », est l’hydrothérapie (ou irrigation) du côlon.

La médecine éclectique
Ceux qui n’appréciaient guère les méthodes parfois agressives de la médecine héroïque que nous venons d’évoquer avaient le choix de se tourner vers une médecine plus douce, la médecine éclectique, le mot signifiant « choisir parmi ».
Cette médecine était très pragmatique. Était utilisé tout ce qui fonctionnait, peu importe l’origine du traitement pourvu qu’il ne soit pas invasif.
Le praticien de la médecine éclectique se tenait éloigné des dogmes et s’adaptait à chaque personne qu’il avait devant lui. Il choisissait les meilleurs traitements parmi plusieurs écoles médicales en fonction de son patient. On parle de techniques douces, d’herboristerie amérindienne ou de tradition européenne. Parfois même le médecin éclectique utilisait des pratiques allopathiques classiques.

Le patient était traité dans sa globalité, on dirait aujourd’hui avec une approche « holistique ». L’autre trait majeur de la médecine éclectique est d’utiliser les capacités naturelles de guérison du corps humain.
L’expression latine qui résume le mieux cette philosophie, et qui guide la naturopathie hygiéniste, est Vis medicatrix naturae (le pouvoir guérisseur de la nature). Elle traduit la capacité innée du corps à se guérir lui-même, illustrant le précepte d’Hippocrate selon lequel « La nature est le médecin des maladies ».
La dernière école éclectique a fermé dans les années 1930.
La médecine thomsonienne
Très présente aux États-Unis à la fin du XIXᵉ siècle, la médecine thomsonienne, était, à l’instar de la médecine éclectique, une option alternative à la médecine héroïque officielle.
Fondée par le botaniste et herboriste Samuel Thomson, cette médecine reposait sur le principe que toutes les maladies proviennent d’un excès de froid dans l’organisme. Il faut donc que la chaleur vitale soit restaurée grâce à l’usage de plantes émétiques (qui font vomir), purgatives et sudorifiques, du bain-vapeur ou encore en consommant du piment de Cayenne.
Au moment où sort le rapport Flexner, en 1910, ce sont plusieurs centaines de milliers d’Américains qui ont encore recours à la médecine thomsonienne. Avec la médecine éclectique, c’était l’un des mouvements de santé alternatifs les plus influents avant l’essor de la biomédecine moderne.

L’homéopathie
Inventée en 1796 par Samuel Hahnemann, la pratique de l’homéopathie va irriguer une grande partie du 19e siècle et connaître un immense succès.

Pendant des décennies, l’American Medical Association s’est battue contre les homéopathes et les a même invités à les rejoindre en 1903 dans le but de les neutraliser en leur faisant abandonner les enseignements homéopathiques et en leur imposant d’adopter une pharmacologie uniquement « scientifique ». Ils ont refusé.
Une anecdote historique qui ne manque pas d’ironie (ou de cynisme) concerne John D. Rockefeller. Alors que l’argent de sa fondation contribuait à faire fermer les écoles d’homéopathie, le milliardaire prenait conseil pour sa santé auprès de son vieil ami, le Dr Hamilton Fisk Biggar, chirurgien et homéopathe de son état. Il lui prescrivait des traitements homéopathiques et soignera le magnat américain jusqu’à sa propre mort en 1926.
L’art délicat de se soigner au 19e siècle
Avant d’aborder concrètement le travail qu’a effectué Abraham Flexner, faisons un petit tour d’horizon des différentes options qu’on trouvait à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle pour se soigner.
Les soins hospitaliers
Rappelons que l’origine du mot « hôpital » vient du latin hospitalis, qui signifie accueil ou encore hospitalité. Et il est vrai que jusqu’à la fin du 19e siècle, les hôpitaux servaient surtout de refuges pour les pauvres, les vieillards, les mendiants et les malades incurables. Véritables mouroirs, ces établissements étaient très souvent surpeuplés et insalubres.
Pendant une grande partie du 19e siècle, seules les grandes villes avaient des hôpitaux. Il faudra attendre la fin du siècle pour assister à l’explosion des petits hospices de campagne.
La médecine domestique
Et justement, quand on habitait à la campagne, à plusieurs heures du premier hôpital, il fallait faire autrement pour se soigner.
La première solution, c’était d’avoir recours à ce qu’on appelle la médecine domestique. La majorité des gens connaissaient tout un tas de remèdes maison qu’on se transmettait de génération en génération, les fameuses « recettes de grand-mère ».
Les manuels d’auto-soins comme le très populaire Domestic Medicine de William Buchan ou les ouvrages de l’officier de santé Émile-Auguste Bégin étaient très consultés.


Au menu de ces soins domestiques : plantes médicinales sauvages, décoctions, cataplasmes, compresses chaudes, sirops artisanaux, macérations sans oublier le fait de garder le lit, de jeûner et d’attendre que « le mal passe de lui-même » !
La figure du médecin de famille telle qu’on la connaît aujourd’hui n’existait pas encore mais des médecins itinérants, des rebouteux, des « coupeurs de feu » ou encore des sages-femmes se déplaçaient de foyer en foyer, selon les besoins et les urgences.
La formation des médecins avant le rapport Flexner
À la fin du 19e siècle, aux États-Unis, la formation des médecins (quel que soit le type de médecine à laquelle ils souscrivaient) était loin d’être standardisée. Les formations se faisaient dans des écoles privées qui n’étaient pas réglementées au niveau fédéral.
Des formations « sur le tas »
Quel que soit le type de médecine (allopathique, éclectique, homéopathique, héroïque…), les apprentis soignants se formaient directement au contact de médecins locaux dont ils devenaient les assistants pendant une, deux ou trois années en moyenne. Il faudra attendre les premières lois de licence dans certains États à partir de 1870 pour que les choses changent.
Jusque-là, les « études » de médecine ressemblaient à s’y méprendre à un stage d’aujourd’hui. Elles n’étaient sanctionnées par aucun examen et les praticiens pouvaient exercer dans la plupart des États sans posséder de diplôme.
Les premières écoles
Notons que les écoles de médecine américaines se développèrent très lentement pendant la première décennie du 19e siècle, explique l’archiviste de l’Université de Toledo Barbara Floyd. « L’extrême pénurie de médecins et les profits importants que rapportait l’exploitation d’écoles médicales entraînèrent une expansion rapide : 26 nouvelles écoles ouvrirent entre 1810 et 1840, puis 47 autres entre 1840 et 1875. »
Il faut en effet bien se rendre compte que, très vite, les notions d’argent et de santé se sont entrelacées. Toutes ces écoles, souvent créées par seulement deux ou trois médecins, dispensaient certes un enseignement médical, mais elles avaient aussi pour but de générer du profit.

Quant à la qualité de l’enseignement, il était évidemment très variable d’une école à une autre. Il faut savoir que deux sessions de cours de quatre mois suffisaient dans certaines écoles pour avoir le droit de pratiquer le métier de médecin, sans que l’élève n’eût jamais besoin d’effectuer le moindre stage clinique.
Et comme elles fonctionnaient hors du système universitaire, les exigences en matière d’inscription étaient très variables. Parfois, aucun prérequis scolaire n’était exigé et il suffisait de payer les frais pour être admis.
Outre les écoles privées, l’autre façon dont avaient les futurs médecins de se former étaient de rejoindre une des universités médicales canadiennes ou américaines. Citons notamment Johns Hopkins, Harvard, McGill (au Canada), la University of Pennsylvania ou encore la University of Michigan.

Le rapport Flexner : le Terminator des médecines alternatives
Nous y voilà. 1910. C’est cette année-là que sort le Rapport Flexner, ce document majeur qui va sceller le destin de nombreuses pratiques thérapeutiques et des dizaines d’écoles.
L’American Medical Association : le début de la standardisation
Petit retour en arrière. C’est en 1847 que naît l’American Medical Association (AMA) sous l’impulsion de Nathan Smith Davis, un médecin de 29 ans de l’État de New York qui va jouer un rôle crucial dans la standardisation de l’enseignement médical.
Dans un premier temps, il fait adopter par la Medical Society of the State of New York une série de résolutions demandant :
Une formation médicale minimale de 3 ans (au lieu de 4-16 mois) ;
Un enseignement clinique obligatoire ;
Une régulation nationale des diplômes ;
L’exclusion des homéopathes et autres « irréguliers ».
Sa position, et ce sera également celle de l’AMA (une association exclusivement réservée aux médecins allopathes) est clairement en opposition aux homéopathes et à tous les représentants de la médecine éclectique et autres « sectes médicales » comme il les appelait.
Voulant « élever le standard de l’éducation médicale » et « protéger la profession contre l’intrusion de praticiens incompétents et non qualifiés », Davis ne cachera jamais son animosité farouche envers toutes les thérapies « non scientifiques ».
L’abandon des pratiques traditionnelles (homéopathie, éclectisme, naturopathie…) était inéluctable.
Au fil des ans, l’AMA crée des standards professionnels et établit des recommandations pour les écoles médicales comme la nécessité d’avoir un minimum de sept professeurs aux spécialités différentes pour pouvoir ouvrir une école de médecine.
Les États suivent ses recommandations et réintroduisent des examens de licence, ce qui aura pour conséquence de faire fermer de nombreuses écoles.
L’AMA crée le Council on Medical Education (CME) en 1904 dans le but premier de réformer et de contrôler l’enseignement médical aux États-Unis. L’objectif avoué était d’améliorer la qualité des écoles de médecine.

Dès 1906, le CME mène une enquête portant sur 160 écoles de médecine. Celle-ci révèle qu’à peine la moitié d’entre elles méritent d’être évaluées comme « acceptable ». Si cette enquête a permis de prendre le pouls de la situation, l’AMA la jugeait cependant superficielle et trop administrative.
En 1909, le CME publie un programme d’études idéal de 4 100 heures. L’inégalité très forte entre les différentes écoles (surtout en ce qui concerne la qualité des laboratoires et la formation scientifique), empêche l’application de ce programme.
L’AMA doit se rendre à l’évidence, elle ne parvient pas à réformer le système de l’intérieur et va donc décider de faire faire un audit complet du secteur, une opération très onéreuse pour une association si petite. Par chance, la Fondation Carnegie a les poches larges et est prête à mettre les moyens qu’il faut pour aider l’AMA.
La Fondation Carnegie entre en jeu

On ne devrait pas parler de LA Fondation Carnegie (du nom de son fondateur Andrew Carnegie), mais plutôt DES fondations Carnegie. L’homme d’affaires américain a en effet financé pas moins de 22 organisations philanthropiques dont la Carnegie Foundation for the Advancement of Teaching (1905), la Carnegie Endowment for International Peace (1910) et la Carnegie Corporation of New York (1911).
À l’instar de ses prédécesseurs George Peabody et John D. Rockefeller, Carnegie devient une des figures majeures de la philanthropie américaine.

Avant le rapport Flexner, les liens entre Andrew Carnegie et le monde de la Santé sont inexistants. Le philanthrope américano-écossais est en effet principalement reconnu comme étant la figure centrale de l’essor de l’industrie de l’acier aux États-Unis à la fin du XIXᵉ siècle.
C’est dans ce secteur qu’il a fait fortune au point de devenir l’un des Américains les plus riches de son époque.
Abraham Flexner :
Contrairement à ce à quoi on aurait pu s’attendre, Abraham Flexner n’est ni médecin, ni même scientifique. C’est un universitaire américain formé à l’Université Johns Hopkins, d’où il est sorti avec un Bachelor of Arts (l’équivalent d’une licence de Lettres). Il obtiendra par la suite un Master de psychologie à Harvard.
S’il se retrouve à auditer les écoles de médecines nord-américaines, c’est grâce à The American College (1908), un livre très critique qu’il a écrit sur le système éducatif américain. Il jugeait en effet ce système rigide, inefficace et manquant cruellement d’exigence scientifique.
Cet ouvrage attire l’attention de la fondation Carnegie qui lui confie la tâche d’écrire un rapport détaillé sur toutes les écoles de médecine aux États-Unis et au Canada. Flexner accepte la mission et part visiter 155 facultés pendant environ 18 mois pour évaluer leurs ressources, leurs pratiques pédagogiques et leur rigueur scientifique.
Les conclusions du rapport Flexner
Voici un résumé des conclusions du rapport Flexner qui ont été publiées en 1910 dans le Bulletin n°4 de la Carnegie Foundation.
Il y a une surabondance et une médiocrité des écoles de médecine aux États-Unis et au Canada.
Le niveau scientifique et pédagogique de la majorité des établissements est extrêmement bas.
Les écoles propriétaires, à but lucratif, doivent disparaître (Flexner recommande la fermeture pure et simple de la très grande majorité des écoles privées commerciales).
Il faut imposer des critères minimaux pour qu’une école de médecine soit digne de ce nom : critères d’admissibilité, durée minimale des études, nécessité d’avoir des infrastructure modernes et bien équipés, de posséder un Hôpital universitaire propre pour l’enseignement clinique et un corps enseignant à temps plein payé par l’université.
Le modèle à suivre est l’Université Johns Hopkins.
Pour résumer, on peut dire que seules les écoles qui sont rattachées à de grandes universités recevant des grosses dotations de la part de l’État ou de fondations philanthropiques pourront survivre.
Un rapport controversé
Dès sa publication, le rapport a créé une vive controverse. Le document recommandait la fermeture de la quasi-totalité des écoles médicales féminines, mais aussi par et afro-américaines au motif qu’elles ne répondaient pas aux nouveaux standards choisis par l’AMA.
Seules deux écoles afro-américaines survécurent. Quant aux institutions féminines, elles furent jugées redondantes puisque, selon Flexner, les femmes pouvaient désormais entrer dans les universités mixtes.
Hécatombe pour les écoles non conventionnelles
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le rapport Flexner a eu des conséquences bien concrètes pour de nombreuses écoles de médecine qui ne rentraient pas dans les critères fixés par l’AMA. Presque toutes les écoles homéopathiques américaines ont ainsi été fermées entre 1910 et 1925.
Une vingtaine d’années a suffit pour faire passer le nombre total d’écoles de 155 à environ 66 (en 1930). Les écoles commerciales ont quant à elles pratiquement toutes disparu.
Quand médicaments riment forcément avec chimie
À la fin du XIXe siècle, les sociétés de chimie industrielle (notamment celles spécialisées dans les colorants synthétiques dérivés du goudron de houille) ont commencé à tester leurs composés pour des usages médicaux.
Dès les années 1890, un rapprochement s’est opéré entre la médecine dite « scientifique » et les chimistes dont les colorants se sont révélés capables d’agir sur des organismes vivants (bactéries, parasites, microbes).

Ainsi est né un nouveau secteur, la pharmacologie synthétique, ancêtre du désormais incontournable et très puissant secteur pharmaceutique, plus communément appelé Big Pharma.
Très vite, des firmes issues de la chimie des teintures comme Bayer et Hoechst vont monter dans le train de l’innovation et construire de véritables fortunes grâce à ce nouveau secteur. Même chose avec des maisons pharmaceutiques très anciennes comme Merck, Pfizer ou encore Hoffmann-La Roche.
C’est aussi à cette période qu’on fabrique les premiers analgésiques et antipyrétiques (médicament contre la fièvre) dérivés de la chimie organique. Le paracétamol (acétaminophène) vient par exemple d’une famille de molécules issues du goudron de houille. La molécule de paracétamol a été synthétisée pour la première fois en 1878 par le chimiste Harmon Northrop Morse. Elle a été utilisée cliniquement pour la première fois vers 1893.
Le début du 20e siècle marque un tournant majeur dans la la façon dont les Américains vont se soigner. On estime par exemple qu’au début des années 1930, 90 % des nouveaux médicaments approuvés aux États-Unis sont des produits de synthèse issus du pétrole ou du charbon. Les plantes et les préparations traditionnelles ne sont presque plus utilisées en médecine conventionnelle.
À partir des années 1930, seules les écoles de médecine accréditées selon les standards Flexner (rattachement à une université, présence de laboratoires, d’hôpitaux d’enseignement et d’un cursus strictement biomédical) avaient le droit de former des médecins.
Prise de pouvoir abusif de la médecine allopathique ?
Si l’on peut tout à fait entendre l’argument selon lequel il était nécessaire de mettre de l’ordre et de structurer le paysage médical américain très chaotique du début du 20e siècle, on peut aussi légitimement remettre en question la façon très brutale et unilatérale dont les choses ont été faites.
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les premiers membres de l’AMA ont été élus (par cooptation ou désignation) par des institutions médicales « régulières », entendez 100% allopathiques.
Il n’y a donc jamais eu d’élection ni même de réunions préalables avec tous les représentants des différentes approches thérapeutiques de l’époque. Tous les membres de l’AMA étaient des allopathes diplômés d’écoles reconnues, souvent des professeurs ou des praticiens influents issus des grandes villes du Nord-Est et du Midwest.

Tous ces médecins ont la même vision de l’avenir de la médecine, tous prônent la même stratégie pour standardiser le secteur et exclure les concurrents. C’est l’entre-soi professionnel de ce microcosme formé par une poignée de médecins alignés sur les mêmes valeurs qui orientera littéralement le monde de la Santé occidentale pour des décennies.
Soyons naïf et demandons-nous si l’objectif affiché du rapport Flexner (améliorer la qualité des soins aux États-Unis par la production) ne cachait pas, en réalité, la volonté d’éliminer toutes les alternatives thérapeutiques. Bye bye les concurrents au modèle biomédical si vénéré par l’AMA.
Cette prise de pouvoir peut en effet être considérée comme abusive quand on y regarde de plus près.
En effet, ce sont moins d’une vingtaine d’individus (les membres de l’AMA plus ceux du CME) qui ont réussi, en une quinzaine d’années à peine, à faire fermer plus de 100 écoles et à marginaliser toutes les thérapies alternatives alors qu’environ un Américain sur deux faisait appel au moins une fois par an à un praticien « non orthodoxe » : homéopathe, ostéopathe, éclectique, chiropracteur, guérisseur, etc.
Disons-le sans sourciller, l’AMA n’a jamais représenté « la médecine » mais uniquement la médecine allopathique. Et contrairement à ses concurrents, celle-ci avait l’avantage d’être très bien structurée d’une part, et d’avoir accès à des leviers de financements et de lobbying très puissants d’autre part.
Elle était aussi l’unique interlocuteur de la fondation Carnegie et des législateurs et a pu imposer très facilement ses propres standards à toutes les écoles de médecine américaines.
C’est quoi le modèle biomédical ?
Un mot sur la biomédecine, ou modèle biomédical, qui est la pierre angulaire de toute la médecine moderne. Pour faire simple, disons que la biomédecine, c’est quand la médecine est avant une science biologique. Elle repose sur les piliers suivants :
La physiologie ;
La biologie ;
La chimie ;
La pathologie ;
La recherche expérimentale
Parmi les nombreuses disciplines que la biomédecine inclut on trouve la biologie moléculaire, la biochimie, la biotechnologie, la biologie cellulaire, l’embryologie, la nanobiotechnologie, l’ingénierie biologique, la cytogénétique, la génétique, la thérapie génique, la bioinformatique, la biostatistique, la biologie des systèmes, les neurosciences, la microbiologie, la virologie, l’immunologie, la parasitologie, la physiologie, la pathologie. Cette liste est non-exhaustive.
Le biomédical comme horizon indépassable
Nous l’avons vu dans la première partie de ce texte, le paysage de la santé et de la formation médicale au tournant du 19e siècle était très disparate.
C’est une évidence de dire que l’absence totale de réglementation n’est pas souhaitable dans le domaine de la Santé. Qu’il s’agisse de médecine conventionnelle, de naturopathie ou de n’importe quelle autre courant thérapeutique, il est salutaire de pouvoir identifier les bonnes pratiques et encore plus les charlatans et les méthodes frauduleuses.
On aurait pu imaginer que toutes les écoles médicales, conventionnelles ou non, auraient pu être être mises sur un même pied d’égalité et jugées selon des critères comme l’efficacité réelle des traitements.
Après tout, ce n’est pas parce qu’une pratique dite alternative ou naturelle n’a pas été étudiée en profondeur par la Science officielle, qu’elle est inefficace.
Prenons l’exemple du jeûne. Il existe des études comme celle de 2019 du New England Journal of Medicine, qui met en lumière que le jeûne intermittent améliore le poids, la sensibilité à l’insuline et la tension artérielle. Autre exemple, cette méta-analyse de 2024 concluant notamment à des bénéfices sur le poids et la glycémie.
Rappelons également que Yoshinori Ohsumi a reçu le prix Nobel de physiologie ou médecine 2016 pour avoir découvert les mécanismes génétiques et cellulaires de l’autophagie, un « recyclage interne » des composants des cellules qui entre en jeu dans la pratique du jeûne.
Il y a donc bien de la Science derrière les médecines alternatives, mais encore faut-il vouloir la chercher. Malheureusement, nul n’est plus sourd que celui qui ne veut pas entendre.
C’est exactement ce qui s’est passé avec le rapport Flexner qui n’avait pas pour but de tester l’efficacité des différents traitements qu’on trouvait au sein de toutes les différentes écoles de médecine, mais de simplement les passer au crible des critères inhérents au modèle biomédical.
L’avenir médical de tout un pays a été modelé uniquement selon la vision de l’AMA et de son bras financier, la fondation Carnegie. Ensemble, ils ont décidé délibérément de jeter le bébé avec l’eau du bain et de faire preuve de ce qui était une véritable censure envers toutes les autres thérapies qui ne fonctionnaient pas sur LEURS critères. Comme on dit, si on juge un poisson sur sa capacité à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu’il est stupide.
Les commanditaires du rapport Flexner ne savaient sans doute pas que la médecine n’est pas une science dure, mais une pratique, un art complexe qui ne saurait se limiter à l’application systématique d’une série de protocoles basés uniquement sur une pharmacopée chimique.
Rappelons au passage que médecine moderne ne rime pas toujours avec efficacité. Si elle excelle à sauver des vies en situation d’urgence, elle peine encore à apporter des réponses durables à la plupart des maladies chroniques (diabète de type 2, maladies cardiovasculaires, cancers…).
Une étude émanant du Journal of the American Medical Association (JAMA) estimait en 2000 que pas moins de 250 000 décès par an aux États-Unis étaient attribués à des causes iatrogènes (effets secondaires des médicaments, erreurs médicales comme une mauvaise administration de médicaments ou une intervention chirurgicale mal exécutée). C’est tout de même la troisième cause de mortalité derrière les maladies cardiaques et le cancer.
Quant à l’aspect charlatanesque qui est souvent associé aux médecines alternatives, il est intéressant de rappeler qu’un géant de la Science moderne comme Pfizer a payé pas moins de 11,2 milliards d’amende depuis l’an 2000, notamment pour « Fraude aux paiements publics et fausses réclamations, promotion de médicaments non approuvés et violations liées à la sécurité des médicaments ou du matériel médical.»
Une entente secrète entre milliardaires a-t-elle changé la façon dont on se soigne en Occident depuis plus de 100 ans ?
Andrew Carnegie était le roi de l’acier et de la philanthropie. Il a financé pas moins de 2 500 bibliothèques publiques. Dans les faits, il payait la construction de la bâtisse et la ville devait s’engager à financer l’exploitation de la bibliothèque.
Il a également réalisé de nombreuses contributions dans le domaine de l’éducation en finançant des écoles techniques et en appuyant financièrement des universités. Il y a donc une certaine cohérence dans le fait de financer le rapport Flexner qui avait pour but « de façade » d’améliorer la qualité de l’enseignement. Cela dit, quand on s’intéresse de plus près à la philanthropie (ce thème donnera d’ailleurs lieu à un prochain Fragment de Vérités), on se rend vite compte qu’il existe la plupart du temps des intérêts cachés. Ainsi, l’investissement initial, qui ressemble à un acte de générosité désintéressé, peut se révéler être quelque temps plus tard, très rentable. On appelle ça de nos jours, le philanthro-capitalisme. Carnegie a-t-il agi uniquement en pensant faire le bien de l’Humanité, ou était-il une autre motivation moins avouable ?
Il faut souligner que le milliardaire John D. Rockefeller partageait la même vision d’une médecine « modernisée » que les membres de l’AMA. Par un heureux hasard, il n’était pas un pro-médecine éclectique ou un pro-naturopathie. Si lui-même, mort en 1937, ne connaîtra pas l’hégémonie de l’industrie pétrochimique qui se produira à partir de 1940, il a posé les bases de la production de médicaments dérivés de la chimie moderne. Ce sont ses héritiers qui ont pris le relais et ont continué à solidifier ce secteur.
À titre indicatif, selon un rapport de Grand View Research, le marché pharmaceutique mondial était estimé à 1 645,75 milliards de dollars en 2024 et devrait atteindre 2 350,43 milliards de dollars d’ici 2030
Revenons au trio Rockefeller-AMA-Carnegie. Quand bien même on distinguerait une convergence d’intérêts évidente entre l’industrie pétro-chimique et la biomédecine, il n’y a pas cependant aucune certitude à notre connaissance qu’il y ait eu une entente entre tous ces protagonistes. Cela dit, et nous allons le voir dans un instant, certaines relations d’affaires se font de manière dissimulées…
Aucun document ne prouve qu’Andrew Carnegie aurait tiré un bénéfice financier personnel en raison de l’émergence des solutions chimiques qui allaient inonder le pays après la publication du rapport Flexner.
Rien de prouve non plus que Rockefeller ait pu influencer l’AMA et Carnegie pour qu’ils imposent des solutions médicamenteuses de synthèse. Nous sommes ici au pays des suppositions malicieuses, sachons-le.
Ce que l’on peut cependant avancer, c’est que d’une part, les deux milliardaires faisaient partie de la même élite industrielle, qu’ils évoluaient dans les mêmes cercles philanthropiques et que, d’autre part, ils ont été les acteurs principaux de l’industrie ferroviaire et de certains scandales observés dans ce secteur .
Il faut en effet évoquer ici le lien qui existait entre la société de John D. Rockefeller, la société Standard Oil, et la South Improvement Company. Cette dernière a été impliquée dans une fraude monumentale qui a Rockefeller de consolider son empire sur le secteur tout en éliminant la concurrence (une façon de faire rappellera la méthode utilisée quelques années plus tard par l’AMA).
La South Improvement Company avait ainsi conclu avec les chemins de fer des accords secrets qui accordaient à la Standard Oil des tarifs de transport ultra-réduits ainsi qu’un système de commissions occultes payées à la Standard Oil sur chaque baril expédié par ses concurrents. Ce système, entièrement biaisé, a permis à Rockefeller de ruiner une grande partie de la concurrence. Grâce à cette escroquerie avec les chemins de fer, Rockefeller est passé en quelques années de 4 % à près de 90 % du raffinage américain.
Soulignons que cette manigance a également profité aussi à Carnegie qui pouvait transporter son acier à moindre coût tout en étouffant, lui aussi, ses concurrents.

Outre les cercles d’influence, il existait un autre trait d’union entre Carnegie et Rockefeller en la personne de Thomas A. Scott. Patron de la compagnie ferroviaire Pennsylvania Railroad, ce sulfureux homme d’affaire a non seulement été le mentor direct d’Andrew Carnegie, mais aussi l’un des premiers stratèges du système ferroviaire américain. Dans les années 1870, c’est lui qui a initié Carnegie à la fraude aux rabais secrets sur le transport du pétrole qui entraîné le monopole de la Standard Oil.
Des ententes, disons « discrètes », ont-elles pu se faire entre Rockefeller et Carnegie à un moment où leurs intérêts financiers convergeaient ? Ce rapprochement a-t-il eu des conséquences directes sur la position favorable qu’a pris quelques années plus tard Carnegie envers la biomédecine ? Impossible de l’affirmer.
Mais ce qui est sûr, c’est qu’il reste de nombreux Fragments de Vérités à découvrir sur cette affaire…
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Quel superbe article !
Le pompon c'est ce John Rockefeller qui bannit les écoles homéopathiques et confie sa santé à un médecin homéopathie... Je fais le rapprochement avec certaines personnes qui nous matraquent pour recevoir une injection qu'ils se sont bien gardés de recevoir eux-mêmes !
Aaaaah ces "philanthropes"... ploutophiles oui !!!